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Je suis heureux de vous accueillir dans mon blog ! Vous y trouverez des textes, de la poésie, des souvenirs de vadrouilles et de voyages intimes, que j'ai écrits, seul ou dans un atelier d'écriture, depuis 2001... J'ai pour sujets d'inspiration un thème imposé, un texte, une photo, un tableau, une musique, ou un morceau de mon existence...
Les "Ecrimages" sont les résultats de ces rencontres entre la lettre et l'image...
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Loïc

lundi 19 juin 2017

(Rediffusion) : Guerlédan

Je sentais que mon blog se languissait, 
s'ennuyait d'une façon dramatique, 
et n'allait pas tarder à dépérir ...
Aussi, je profite d'une "étape connectée", 
là où je me trouve, 
pour vous proposer à nouveau une nouvelle 
que j'ai eu tant de plaisir à écrire.

Une nouvelle : Guerlédan.

Chapitre un.

Autour du lac de Guerlédan, et particulièrement sur sa rive droite et près du barrage, un nombre important de curieux arpente aujourd'hui le sentier de promenade d’où l'on peut d’ordinaire accéder aux campings, aux aires de détente de détente, de pique-nique, ou même à l’aire d'initiation au ski nautique.

Mais rien de tout cela, en ce mois de mai 2015. Si tant de monde commence à se bousculer depuis les parkings aménagés pour l’occasion, la raison en est particulière. C'est l’assec du lac, un événement assez rare. L'entretien du barrage est très régulier, assuré par les vérifications minutieuses de techniciens, toutes les deux semaines, jusque dans ses entrailles. De plus, une étude plus approfondie de ses structures et de leur état, ainsi que de ses machines, se déroule tous les dix ans.
Le dernier assec, c'était en 1985, et cela avait déjà représenté une occasion de rassembler des milliers de personnes. On a jugé, trente ans plus tard, avec l’assentiment de la compagnie d’électricité, que le barrage réclamait une autre vidange, pour être rassuré (et rassurer la population !) : On n’ose même pas imaginer la catastrophe, si
……….
  • « Tu reviens, j’ai dit ! Oh mais, tu commences à nous embêter sérieusement, toi ! Attention, ça va être le retour immédiat au coffre de la voiture, si tu continues ! »
Louis, le maître du petit chien si turbulent, feint la colère, pour garder son autorité. Il est en réalité un homme très calme, posé, et qui sait bien s’y prendre avec les animaux. Fridu, donc, tête baissée, ferme la lente marche. Louis vient de fêter, à soixante ans, son départ à la retraite, et apprécie comme jamais les promenades.
Quelques mètres en avant, Pierre, le père de Louis, mène la file. Il se tient bien droit, fièrement, s’aidant d’une élégante canne noueuse, qu'il protège plus que tout, tant elle lui est précieuse. Il marche encore, régulièrement, il s’y astreint, mû par un orgueil qui dirige ses actes et ses pensées. Mais cet exercice est devenu tellement difficile qu'il doit y engager toute son énergie et sa volonté sans faille, du haut de ses quatre-vingts douze ans. Sa canne est le signe, noble et respectable, le dernier sans doute, de sa position hiérarchique. Il est le chef incontesté de toute la lignée familiale, le pater familias, auquel ils se réfèrent tous, respectueux et toujours obéissants, car il ne peut pas se tromper, on ne peut donc pas le contredire. Ils l’adorent, ce qui n'est pas incompatible.

Le spectacle de cette vallée asséchée est extraordinaire, étrange, indicible, indescriptible. Un seul mot : une vision lunaire. Une immense gangue de boue séchée (qu'il faudra, durant les travaux, désenvaser en partie ; des camions s’y sont déjà mis) garde des vestiges de vie : pans de maisons, de cabanes, arbres pétrifiés, comme les troncs que l'on enfonçait jadis dans l’amont de la Penfeld, à Brest, pour les durcir et en faire des mâts, à l'époque de la marine à voileEtrange, plus qu’inquiétant, le panorama d'un monde irréel, extraterrestre, peuplé de fantômes, de légende et de korrigans qui, c'est certain, grimpent de temps à autre sur les berges pour les hanter.

Louis et son petit-fils Pierrick marchent derrière l’aïeul, sans jamais chercher à le dépasser. Ils veillent à ne pas frapper malencontreusement la canne, par le choc d’un pied qui voudrait accélérer, et le déséquilibrerait : Honte, injure, sacrilège !
  • « Regardez ! s’écrie Pierrick : La maison, et l’écluse du Rond-Point, à côté ! On dirait qu’elle laisse encore passer de l’eau !
Louis, alors, lui apprend que « l’eau qui coule, c’est normal », car le cours d’origine de la rivière Blavet a repris, provisoirement, et naturellement, ses droits. Elle s’écoulera ainsi durant toute la durée des travaux : Six mois, sur le barrage et les versants de la vallée.

Pierrick - est-ce à cause de son âge ?n'est pas resté longtemps impressionné, et entreprend d'expliquer à son père et à son grand-père, assis pour faire une pause sur un tronc couché, ce qu'il a appris au cours de l'année dans son CM2 : les écluses, les vannes, les biefs, puis s’aperçoit assez rapidement que ses deux aînésconnaissent tout cela par cœur ! Leurs mimiques amusées le lui signifient bien, bien que son grand-père semble préoccupé, la tête ailleurs et le regard fixé sur l’écluse, là, en bas …


Chapitre deux.

Le grand-père décide que le moment est arrivé pour lui de prendre la parole. Cela ne lui est pas arrivé depuis plusieurs mois, car il s'essouffle rapidement et il a aussi une tendance à s’isoler, à s’enfermer dans ses songes. Il va donc parler lentement, gravement, car ce qu'il veut dire s’y prête. Il va s'économiser, donner ainsi plus de poids et de solennité à ses déclarations.

  • « Écoutez moi, Louis et Pierrick. Je sais, Louis, que tu as déjà entrepris, dès l'heure de ta retraite, d'accomplir ce qui t’apparaît comme un devoir, un cadeau pour ta postérité : Tu vas nous raconter, tu vas dire, tu vas coucher, toi le grand féru d’histoire, celle de notre famille. Eh bien, je veux, tant que j'en suis encore capable, y participer. En effet - il se racle la gorge, mais continue sans hésiter - je sais des choses, des choses qui n'ont jamais été dites.
  • Je vais vous raconter l’histoire de mon papa, votre ancêtre. Il s'appelait Julien. Il aurait eu cent-dix sept ans exactement aujourd'hui. Un grand homme, pour nous (mon frère, ma sœur et moi, le petit dernier).
  • Pendant mon enfance, la région et tout le centre-Bretagne, étaient bien plus actifs qu’aujourd'hui, grâce au canal, ce fameux Canal de Nantes à Brest, qui a apporté la vie, le commerce, les échanges humains, les rencontres, et même parfois les mariages entre « pays » et « étrangers ». Mon père Julien vivait de lui, grâce à lui, car il était marinier. Il adorait son métier, cela se sentait même s’il n’en parlait que rarement. Toute l'année ou presque, il dirigeait sa grosse gabarre, chargée de blé ou de pièces mécaniques usinées au port de Brest, quand il descendait vers Redon ou Nantes, ou alors il remontait vers Brest pour y porter des barils de vin et toutes sortes de précieuses marchandises provenant des pays lointains.
  • Lorsqu'il prit connaissance du projet de barrage, il fut épouvanté, devint comme fou et rejoignit aussitôt le groupe important des habitants des villages, qui ne voulaient pas voir disparaître tous leurs biens, leurs terres, leur gagne-pain, leur vie simple mais irremplaçable.
  • Ils eurent beau se battre bec et ongles, les gens de l'Electricité gagnèrent, car l'argent est toujours le plus fort. On vit alors, durant des années, monter ce monstre de béton. La construction fit des blessés, des misères, et les ouvriers se plaignaient sans résultat de la petitesse de leur salaire, « tout juste bon pour des Bretons », avait entendu dire Julien, un soir, par des ingénieurs cyniques.
  • Mon père était connu pour être un taiseux, bourru, antipathique et misanthrope, surtout après ce début de chantier qui était pour lui un drame. Il n’aimait que son chien Youki, qui l’accompagnait dans ses longues promenades dans la forêt, quand une escale lui en offrait le loisir. Ses rares voisins le nommaient « le berger » : Il en avait le comportement solitaire et renfermé.
  • Un seul homme lui convenait : Mathieu, l'éclusier. Il était fréquent que Julien fût logé chez lui, lors de ses escales au « Rond-Point ». Il profitait alors du gîte et du couvert, et d’une solide amitié, semble-t-il, qui avait peu à peu amadoué cet homme sauvage. Julien appréciait très sincèrement Mathieu, qui régnait en seul maître sur son écluse et sur son potager, ses royaumes. »


Chapitre trois.

Et Pierre parle, lentement, pesant chacun de ses mots, d'une voix monocorde ; Louis et Pierrick sont hypnotisés, subjugués par son récit. Fridu, lui, en a assez de cette immobilité forcée. Il s'agite à nouveau, court comme un fou sur cinquante mètres, revient en haletant, repart en aboyant Rien n'y fait, ni les ordres ni les caresses.
  • « Je n'y comprends rien, il se passe certainement quelque chose » s’inquiète Louis. Pierrick, va donc le promener, cela devrait le calmer ».
Pendant toute la durée de cette interruption, Pierre est resté immobile, statufié comme le paysage, et muet, les yeux mi-clos. Il revit de toute évidence des événements important et douloureux. Puis il s'adresse à son fils :
  • « Ton grand-père Julien parlait souvent à la famille d'une façon bizarre : Il affirmait se trouver au centre d'un combat, de luttes, de persécutions. Il exprimait des regrets, des rancoeurs, tout cela de manière diffuse, imprécise, sans parvenir à poser des mots sur ses maux. Son métier, ses combats, ses échecs ? Il était, disait-il, accablé de remordsdes remords, pourquoi … ? Personne n'avait jamais eu la moindre réponse.
La voix de Pierre s’était peu à peu affaiblie, devenant presque inaudible. Son visage était empreint d’une immense tristesse. Il semblait être un enfant perdu, tout son être souffrait d’une détresse profonde.
Mais Pierrick revient, il a réussi à calmer Fridu et il s'assoit près des deux hommes.
Alors Pierre, s’efforçant de ne rien laisser paraître, se lève avec peine, et ordonne, d’un ton n’admettant aucune réplique :
  • « Nous allons descendre à l'écluse ! »

Chapitre quatre.

Pierre a repris la tête de la marche. Cette fois il marche d’un pas bien plus assuré, comme si ses déclarations l’avaient libéré, lui donnant des ailes. Louis et son fils le suivent, impressionnés, s’interrogent, se regardent souvent, sans trouver que dire. Ce trajet semble interminable. D'un sentier de forêt, ils atteignent progressivement le bord de ce qui est « normalement » un lac. Plus aucune trace de vie, si ce n'est un amoncellement de détritus de toutes sortes répandus sur le fond, jetés par les touristes qui visitent en bateau, ou par les passants
Un embarcadère, près de la passerelle du départ du ski nautique. Pierre reprend la parole, tous s’arrêtent de nouveau, se figent.
  • « En 1930, tout a été fini. La mise en eau était terminée, Julien n'avait plus aucun espoir de garder son travail, d’autant que le canal allait être incessamment fermé à la circulation. Il trouva bien par intermittence des travaux en louant ses services comme journalier, errant de ferme en ferme. Cela ne dura qu'un temps, car cette situation lui était insupportable.
  • Mon père repéra alors l'embarcadère : Un ancien langoustier, le Sans-Gène, avait, avant la fermeture du canal, été racheté, remis en état et conduit de Croix-de-Vie, en Vendée, jusqu'à Brest. On l’avait rebaptisé le Gwen ha Du, et dirigé avec des précautions infinies jusque Guerlédan. Il remplirait dès lors les fonctions de « bateau de tourisme », faisant à longueur de journée, en été, le tour du lac Julien y trouva un emploi de matelot-mécanicien, qui lui convenait bien mieux. Je me souviens bien : Il semblait avoir débusqué un vrai travail, il s'y investissait. On le voyait même … sourire, assez souvent ! »


Chapitre cinq.

  • « Tout n’allait pas si bien, hélas, continua Pierre. Assez rapidement, le visage de Julien reprenait son expression de grande fatigue, de renoncement, de remords, de désespoir. Et cela se passait, curieusement, surtout lorsqu'il venait de terminer une de ses navigations autour du lac, alors que le Gwen ha Du passait juste à l’aplomb des écluses englouties ... »
A-t-il entendu le nom de ce bateau ? Fridu tremble. Il gémit, tire sur sa laisse …

Tous approchent maintenant de l'écluse, puis de la maison. La boue colle aux bottes, mais après plusieurs jours d'assec, c'est praticable. Une grande émotion les envahit soudain, et leur coupe le souffle.

Des bruits curieux, de terre remuée et de siphon : Fridu creuse, enragé, insensé, frénétique. Pierre n’y tient plus, devient fébrile. Sa canne ne le supporte plus, il n'en a plus besoin d’ailleurs, il l’a oubliée.
Il passe derrière la maison, dans l'ancien appentis. Louis doit l'empêcher de s'écrouler, lui tape les joues pour éviter l'évanouissement : Fridu revient, tenant dans la gueule une petite boîte en cuivre, en bon état, ornée d'une ancre de Marine.


Chapitre six.
Au retour du lac, Pierre a exprimé, dès son retour à la maison, son grand désir de voir toute sa famille rassemblée. Il est bien conscient d'avoir pris un sacré coup lors de cette aventure. Il ressent un besoin irrépressible de rompre le non-dit.
  • « Mon père Julien se confiait beaucoup à moi. Mes frères et sœurs ne lui en semblaient pas dignes, je n'ai jamais pu savoir pourquoi
  • Alors, voilà : Julien, du temps où il était marinier, s’amarrait habituellement chez Mathieu l’éclusier, oui. Mais, trois ou quatre ans avant le début de la construction du barrage, il s'arrêtait aussi de plus en plus souvent – à l'écluse de Trégnanton, en aval. Il y rencontrait une douce Marie

Marie était la fille de cet éclusier. Mais l’homme était aussi c'était chose courante ardoisier, et de plus, propriétaire de plusieurs hectares de terres, confiées à des fermiers. Il vivait donc bien confortablement, et envisageait d'un très mauvais œil la préparation d’éventuelles noces entre sa chère Marie et ce « coureur de jupon » (Des rumeurs circulaient dans la vallée, qui répandaient, à tort, ce surnom).
Pierre continue :
« Un soir, mon père m'a appelé. Au bout de pénibles efforts Il m'a avoué : il avait dérobé cette boîte en cuivre dans la gabarre d'un copain. Il l’avait garnie d'une bague, qu’il offrirait à Marie, à l'occasion des fiançailles qu'il espérait tant


Epilogue.

Louis a bien observé la boîte. Elle est bien sale, mais il parvient, avec peine, à l'ouvrir : elle est vide.

Et Fridu tourne en rond, éperdument
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